Par sa constitution Gaudium et spes, le concile Vatican II a dénoncé comme devant
être dépassée et éliminée « toute forme de discrimination (...) qu’elle soit fondée sur le sexe, la race, la couleur de la peau, la condition sociale, [car] contraire au dessein de Dieu(1) ».
Dei Verbum nous a invités à lire et relire la Bible. Dans cette dynamique, l’Écriture montre qu’elle ne manque pas de modèles féminins qui indiquent le chemin de la divinisation et qui justifient la reconnaissance de toutes et tous au sein de l’assemblée ecclésiale.
Sans remonter jusqu’à Ève, nous évoquerons d’abord celle qui fut la première des
matriarches : Sarah, puis brièvement les femmes que mentionne l’évangéliste Matthieu dans la généalogie de Jésus : Tamar, Rahab, Ruth et Bethsabée car, elles toutes, d’une certaine façon, annoncent l’intrépidité de Marie dont le « oui » n’est pas signe de soumission mais d’audace.
Cette première traversée nous montrera que dans chaque situation de crise où il est question de pointer l’altérité, ou bien lorsqu’une prise de distance s’impose, c’est souvent une femme qui intervient pour récuser les préjugés de l’ordre établi, et faire tenir ensemble la foi et la raison.
D’ailleurs la foi et la détermination de ces femmes ont porté leurs fruits jusque dans
l’entourage de Jésus. C’est ce que nous expose l’évangile de Jean si nous savons le lire sans l’androcentrisme (2) clérical qui a tout envahi.
Qu’est-ce que l’« androcentrisme » ? L’expression est utilisée depuis Kari Borresen2 qui la définit comme : « la doctrine de la relation entre l’homme et la femme élaborée
unilatéralement du point de vue de l’homme, et non pas du point de vue de la réciprocité des deux sexes. » Pour en sortir, nous examinerons le parcours de quelques femmes qui ont accompagné Jésus. Nous constaterons alors que c’est à elles, que le Christ a transmis les messages essentiels qui constituent la Bonne Nouvelle. Nous terminerons cette galerie de portraits féminins de la Bible par l’image de celle que le patriarcat a peut-être le plus déformé : je veux parler de Marie.
***
Sarah, une femme qui n’est pas que « l’épouse de »...
Que savons-nous de Sarah ? Qu’elle était d’une incroyable beauté, que dès la mention de son existence, nous sommes informés de sa stérilité (« Or Saraï était stérile » Gn 11,30) et qu’elle va accompagner son conjoint depuis la Chaldée jusqu’en Canaan, guidés par une injonction divine mystérieuse.
Durant leur voyage, le couple fuit la famine jusqu’en Egypte où Pharaon pourrait leur
accorder son assistance. C’est alors qu’Abraham va entamer le premier véritable dialogue humain rapporté par la Bible pour mettre en scène une incroyable requête. Il va prier son épouse de se faire passer pour sa sœur. Certes ce n’est qu’un demi-mensonge puisqu’ils ont le même père Terah, mais cette façon d’offrir sa femme à un autre le met en situation de prostituer Sarah pour sauver sa vie. Quoi qu’il en soit de l’immoralité de l’action, l’entreprise imaginée par Abraham réussira et grâce à l’intervention divine in extremis, ils repartiront comblés de biens.
Dès lors, la prospérité règne, mais le couple demeure sans progéniture. Or Abraham a reçu la bénédiction de Dieu lui promettant : « Je ferai de toi un grand peuple, (...) Par toi se béniront tous les clans de la terre. » (Gn 12,2-3). Et, nous le savons, Sarah est stérile. Pourtant Abraham ne se préoccupe pas de ce qui ressemble à une impasse. Alors Sarah va prendre en charge la situation. C’est ainsi qu’un choix malencontreux oriente son impossible maternité vers sa servante : Agar. Mauvaise idée que cette première « GPA » qui finira mal.
A ce stade du récit, le lecteur se demande comment Abraham pourrait devenir « père d’une multitude ». Faut-il douter de la constance divine ? Ou de sa puissance ? Les protagonistes n’en sont pas atteints, et manifestent au contraire leur fidélité absolue. Sarah semble déterminée à intervenir dans le destin qui se joue.
L’évolution de ce couple va nous être signalée par celle du nom de chacun d’eux. Au
départ ils s’appellent Abram « le père est grand », et Saraï qui veut dire « ma princesse ». Il faut que ces deux individus se libèrent du lien paternel, qu’ils acquièrent leur autonomie à travers des preuves mutuelles d’amour, et alors seulement, ils posséderont leur pleine identité et seront capables de porter le poids de la promesse.
A ce moment-là, une autre parole de père, celle de Dieu, leur donne leur nom véritable.
Abram devient Abraham, c’est-à-dire « père d’une multitude » (Gn 17,5) par l’adjonction de la syllabe « ha » qui incorpore le nom divin à sa propre identité. Saraï devient Sarah (Gn17,15). La suppression du possessif final, -« ma princesse », la confirme dans son état de personne indépendante et souveraine.
Ce changement de nom valide un nouveau statut et traduit l’horizontalité de leur relation. Il faut mesurer l’importance majeure de cette transformation. Désormais les époux sont placés sur un pied d’égalité, « une égalité sociale mais surtout métaphysique. Une égalité qui s’exprime par le vocable de “sœurˮ, c’est à-dire d’un lien qu’on ne saurait dénouer, délier, alors que le lien époux-épouse est révocable3. » Sarah est « sœur-épouse ». Voilà toute l’ambigüité des liens qui les unissent. En acquiesçant à l’étrange requête d’Abram en Egypte, elle a répondu à et elle a répondu de son conjoint dans la détresse. Dès ce moment, elle et lui
œuvrent ensemble pour la réalisation d’un même but, celui d’insérer dans le cœur et l’esprit d’un peuple infini, la foi au Dieu Unique.
1 Constitution Gaudium et spes § 29.
2 Ce terme aurait été utilisé pour la première fois en 1903 par le sociologue Lester Frank WARD, in Pure
Sociology. A Treatise on the Origin and Spontaneous Development of Society, New York, Macmillan, 1903.
Kari Elisabeth BØRRESEN l’emploie dans le domaine de la théologie dans « Fondements anthropologiques de
la relation entre l’homme et la femme dans la théologie classique », Concilium 111, 1976, p. 27.CONFERENCE DU 24 Novembre 2022 CCB LYON Les femmes dans la Bible
Sylvaine Landrivon