Pierre Castaner
Béatitudes revisitées
Publié le 5 février 2025 par Garrigues et Sentiers
Heureux les pauvres, ceux qui ont faim et froid de justice,
ils portent en eux le cri de l' Évangile qui rend libre.Heureux les doux, à ne pas confondre avec les mous.
Les doux, ils ont des sacs troués et crevés d'amour et d'humour.Heureux ceux qui pleurent, ils sèment dans les larmes les utopies de la vie.
Heureux les insolents de la foi, ils n'ont pas froid aux yeux,
ils remuent la poussière des sacristies.Heureux poètes et prophètes,
ils font la fête et la tempête sur les sables de l'ennui.Heureux les enfants qui, à la messe, se pressent, s'agitent et s'ennuient,
ils ont déjà dans les yeux le feu de la vie sur un océan d'éternité.Heureux les cœurs purs qui, tels Jésus aux pieds nus,
ne se font jamais appeler «mon Père » ou « Monseigneur»,
les cœurs purs sont serviteurs, laveurs de pieds et laveurs des cœurs.Heureux les éveilleurs de l'Esprit qui, tels Jésus aux pieds nus,
ouvrent la vue aux gardiens du dogme et du sacré car seul le pauvre est sacré.Heureux les blessés de l'Église qui, par milliers, se sont évadés
avec le trésor de l'Évangile, ils sont entrés en liberté.Heureux les anges de l'Écriture,
ils chantent et dansent sur les tombeaux de la censure.Heureux qui, tels Jésus aux pieds nus, renversent les tables du temple,
du fric et du pouvoir. À la terrible compétition, ils répondent par la communion.Heureux les rêveurs, les créateurs qui, dans la nuit des cœurs,
versent des seaux d'Évangile sur les fragiles de la vie,
des seaux d'Évangile sur les trottoirs de la rencontre,
des seaux d'Évangile dans les rues, les bistrots et les cafés
des seaux de LumièreAfficher la page
Georges Bernanos
Mon enfant, quoi qu'il advienne
Mon enfant, quoi qu'il advienne, ne sortez pas de la simplicité. À lire nos bons livres, on pourrait croire que Dieu éprouve les saints comme un forgeron une barre de fer pour en mesurer la force. Il arrive pourtant aussi qu'un tanneur éprouve entre ses paumes une peau de daim pour en apprécier la souplesse. Oh ! Ma fille ! Soyez toujours cette chose douce et maniable entre ses mains ! Les saints ne se raidissaient pas contre les tentations, ils ne se révoltaient pas contre eux-mêmes, la révolte est toujours une chose du diable, et surtout ne vous méprisez jamais ! Il est très difficile de se mépriser sans offenser Dieu en nous. Sur ce point-là aussi nous devons bien nous garder de prendre à la lettre certains propos des saints, le mépris de vous-même vous conduirait tout droit au désespoir, souvenez-vous de ces paroles, bien qu'elles vous paraissent maintenant obscures. Et pour tout résumer d'un mot qui ne se trouve plus jamais sur nos lèvres, bien que nos cœurs ne l'aient pas renié, en quelque conjoncture que ce soit, pensez que votre honneur est à la garde de Dieu. Dieu a pris votre honneur en charge, et il est plus en sûreté entre ses mains qu'entre les vôtres.
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Slim Daouzli
Le chant du réfugié
Le chant du réfugié
Je suis parti le feu dans le dos, l’espoir devant moi,
Le cœur meurtri, les yeux enfumés.
Je suis parti les mains déchirées, les pieds dans la boue.Je suis parti le feu dans le dos, l’espoir devant moi,
La rage dans la tête, le tonnerre dans les oreilles.
Je suis parti la peur dans le ventre, mes frères dans la peau,
La fièvre dans le sang, l’amertume dans la bouche.Je suis parti le feu dans le dos, l’espoir devant moi.
Mon corps est parti mais mon âme est restée.
Par les mers et les terres sans arrêt j’ai erré,
Espéré, supplié, pour un jour pouvoir arriver.
J’ai, des femmes et enfants sans cesse abordés,
Des vieillards et parents innocents rencontrésJe suis parti le feu dans le dos, l’espoir devant moi.
Mon corps est parti, mais mon âme est restée.
J’ai couru, marché, sauté, trébuché,
Pour un jour, la liberté pouvoir retrouver,
Pour un jour, aux miens, le goût de vivre redonner,
Et enfin le sourire et la joie pouvoir retrouver.
Je suis parti le feu dans le dos, l’espoir devant moi.
Mon corps est parti, mais mon âme est restée.
Grâce à Dieu, un matin le bateau accosté,
J’ai enfin la liberté retrouvée,
Et l’espoir revenu, j’ai enfin savouré
Ce bonheur espéré, souhaité, mérité.Je suis arrivé, mais mon cœur est blessé.
Avec des menaces et menottes j’ai été hébergé.
Dans les murs de la liberté j’ai été enfermé.
Le froid du dehors et la glace dans les cœurs
Ont été les témoins de mes premières heures.
Je suis arrivé, mais mon cœur est blessé.Tous ces gens me regardent étonnés, agacés.
Dérangeant, cet étrange étranger
Qui a oublié ce qu’est le verbe manger,
Et qui a pendant des mois voyagé.Je suis arrivé, mais mon cœur est blessé.
Je ne sais plus qui je suis, où je suis; je suis dépassé.
J’écoute, je parle, je ne comprends pas, je pleure.
Papiers, dossiers, lois, fonctionnaires, questionnaires.
Mon Dieu, pourquoi tant de méfiance et de misère?
Un drôle de mélange avec mes enfants, mes sœurs.
Mais où sont ma mère, mon soleil, ma maison?
Pourquoi ces ruines, ces guerres, ces larmes, sans raison?Je suis arrivé, mais mon cœur est blessé.
Ma tête est mélangée, mes os sont froids, mon sang glacé.
Me suis-je trompé de route ou m’a-t-on trompé?
M’est-il interdit de vivre enfin la paix?
La recherche de la terre promise n’est–elle qu’un mirage
Qui naît au milieu des ravages et carnages ?Je suis arrivé et mon cœur est pansé.
Je suis arrivé et mon trouble a passé.
Ma vie ne s’arrêtera pas; finies mes souffrances.
Le monde me sourit, la vie recommence, ou commence.
Je suis arrivé, et si ma chair est pansée,
Et que me viennent de plus belles pensées,
Mon cœur est auprès ceux qui sont restés,
Qui se battent pour cette chère mais trop chère liberté.
Comme moi ils partiront remplis de colère
Pour enfin retrouver un être cher, une terre,
Un frère, une mère, ou parfois un cimetière.
Comme moi ils feront ce chemin de souffrances
Pour ne plus vivre tant de maltraitance.
Comme moi ils vivront la peur et la douleur
Pour un rêve de bonheur et de douceur.
Slim Daouzli« Mon poème, "le chant du réfugé" est dédié à tous ceux qui se battent
pour le droit de vivre et à tous ceux qui défendent ce droit. »Afficher la page