Croyants chrétiens, nous sommes donc obligés d'oser nos propres mots, notre propre langage, notre propre foi. Sans rejeter pour autant le Symbole antique reçu : nous devons le garder comme on garde une antiquité respectable, le témoignage de la foi de lointains ancêtres qui ont osé dire leur foi avec leurs mots, leurs croyances, leurs mythologies, leurs philosophies.
Bientôt 1700 ans que les chrétiens récitent le Symbole de Nicée-Constantinople écrit en 325… Texte immuable à valeur éternelle… Serait-ce que depuis cette date, rien n'a changé dans les mentalités, les philosophies, les sciences de tous ordres, les pratiques sociales et religieuses, etc. ? Ne serait-ce pas plutôt que les Églises sont conservatrices à outrance ?
L'archéologie…
En Loire-Atlantique, la ville de Rezé – en bord de Loire, au sud de Nantes – a un long passé. Dès la fin du Ier siècle s'est développé sur ce territoire un important port de commerce nommé Ratiatum mentionné au IIe siècle par le géographe grec Ptolémée. De nos jours, dès qu'on veut faire des travaux dans le centre de la ville, on est sûr de découvrir des traces de la ville antique, au bonheur des archéologues. Ceux-ci se mettent au travail, enregistrent leurs découvertes… puis les travaux modernes, voire la construction, peuvent commencer. La ville, très fière de son passé antique, poursuit son développement par-dessus les traces antiques.
Que dirait-on si, par une sorte d'intégrisme archéologique, on décidait non seulement d'arrêter tout développement moderne mais encore de raser tous les bâtiments actuels du centre-ville pour retrouver la Ratiatum antique et en faire un musée à ciel ouvert ? Impensable, bien évidemment. Écoutons l'archéologue André Parrot (1901-1980) : « La pensée et l’âme antiques, voilà l’objectif suprême de la recherchearchéologique, qui après avoir retrouvé les objets et monuments, se met à l’écoute de leur langage »– et j'ajoute : à l'écoute et non à la répétition de leur langage….
…et le Symbole de Nicée-Constantinople
Me voilà à la messe en ce matin d'octobre. Après l'homélie, le prêtre invite à réciter le Symbole de Nicée-Constantinople. Dans un passé remontant à une quinzaine d'années, on ne le disait plus mais on prenait un chant qui proclamait la foi chrétienne dans un langage qui se voulait contemporain et poétique. Et c'était par exemple Je crois, Seigneur ! Tu es source de vie (L 79) ou Je crois en Dieu qui chante et qui fait chanter la vie (L169) ou un autre. Sont peu à peu arrivés les "jeunes prêtres", tout pétris d'influence charismatique (Ah ! L'Emmanuel !) et d'esprit JMJ sous la coupe de Jean-Paul II. Alors, retour à ce qu'on peut appeler le liturgisme : respect absolu des rites et des textes prévus par le Missel romain. Et bientôt, voici que le texte du Credo est modifié : Jésus Christ n'est plus "de même nature que le Père" mais "consubstantiel au Père" (merci, cardinal Sarah !). – Alors, en ce matin d'octobre, je suis resté muet pendant la récitation du Symbole et j'ai décidé de l'être définitivement.
Ce Symbole dit "de Nicée" date de l'an 325. Il est l'œuvre d'un concile de quelque 250 évêques du Moyen-Orient (et seulement trois "romains") réunis à l'invite de l'empereur Constantin – on peut donc dire qu'il s'agit d'un concile politique. En effet, l'empereur voulait résoudre les problèmes dogmatiques posés dans les groupes chrétiens par la pensée du prêtre Arius, problèmes qui allaient jusqu'à perturber l'ordre public. Le Credo qui en est sorti n'a rien réglé puisque les joutes dogmatiques ont continué pendant des siècles. Depuis ce concile antique, le Symbole de Nicée reste celui des chrétiens catholiques romains, orthodoxes et protestants.
La question se pose : peut-on, au XXIe siècle, dire notre foi avec les mots, et donc les concepts philosophiques et religieux, des hommes et des femmes du IVe siècle ? Pouvons-nous sérieusement en rester au monde antique, comme si, depuis ces temps lointains, les sciences n'avaient pas découvert sans cesse de l'inconnu au long du temps ? Par exemple pouvons-nous croire à la création de tout, de l'univers par une décision de Dieu ? Devons-nous rester définitivement figés à ce passé, à cette expression, à ce vocabulaire, à ces notions philosophiques (consubstantiel au Père) et – osons le mot – à cette mythologie ? Mythologie ? Oui ; par exemple, la conception du monde à trois étages qui était celle du monde gréco-romain et hellénistique (le monde du ciel d'où Christ est descendu puis y est remonté, le monde de la Terre des vivants et de l'Église et le monde des morts attendant la résurrection) ou encore la croyance en une vie dans un monde à venir, vie éternelle comme dit le Symbole des Apôtres ? Pouvons-nous sérieusement dire que nous croyons au retour du Christ pour un jugement général et un règne éternel de ce Christ (là encore, mythologie) ?
Si nous continuons à adhérer à ce Symbole antique, nous faisons alors comme des archéologues qui considéreraient ce qu'ils ont découvert comme le nec plus ultra de toutes choses, de toute civilisation, de toutes pensées et philosophies. Les imagine-t-on devenir des sortes d'intégristes d'un monde passé, dans la contradiction absolue avec leur science et leur pratique ? Non, bien sûr. Et quand les fouilles et les découvertes sont terminées, on peut parfois construire au-dessus des ruines, on peut faire du neuf.
Croyants chrétiens, nous sommes donc obligés d'oser nos propres mots, notre propre langage, notre propre foi. Sans rejeter pour autant le Symbole antique reçu : nous devons le garder comme on garde une antiquité respectable, le témoignage de la foi de lointains ancêtres qui ont osé dire leur foi avec leurs mots, leurs croyances, leurs mythologies, leurs philosophies. Mais les antiquités ne font pas vivre, elles ne sont pas la vie. Nous sommes au devoir de faire du neuf, de dire du neuf. Il nous faut ranger le Symbole de Nicée-Constantinople au "Musée archéologique des Expressions de Foi". Un riche musée où seront rassemblées toutes les expressions de ce qui a été considéré comme des hérésies, hérésies qui n'étaient que des tentatives, parfois hasardeuses voire totalement irréalistes, de dire le mystère de "Dieu" et de la relation de Jésus à ce Dieu. Ce Musée n'existe pas ? Alors créons-le ! Et vivons au présent !
Paul Fleuret – octobre 2024
Texte paru dans Golias-hebdo n°841 des 21-27 novembre 2024