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« Le synode a montré que l’Eglise catholique entretient une confusion empêchant toute réflexion sérieuse sur l’exercice du pouvoir »

Paule Zellitch Guy Legrand . 20 novembre 2024

Paule Zellitch et Guy Legrand, présidente et membre de la Conférence catholique des baptisés francophones, déplorent, dans une tribune au « Monde », la persistance d’un mode de gouvernance de l’Eglise archaïque et antidémocratique, qui « n’est pas sans rapport avec l’immense difficulté du système ecclésial à lutter contre les abus ».

Paule Zellitch, présidente de la Conférence catholique des baptisés francophones/CCBF

Guy Legrand, membre du conseil d’administration de la CCBF

Dans sa forme actuelle, un synode des évêques est une assemblée consultative et délibérative, le pape ayant le mot de la fin. L’objectif initial du dernier synode, dont la seconde assemblée générale, ouverte aussi à quelques laïcs, s’est achevée en octobre, était de penser les changements souhaitables dans l’Eglise, dans le contexte des révélations sur l’ampleur de la pédocriminalité et des abus de toutes natures commis par les clercs.

Au fil de la démarche synodale, l’objectif premier a été perdu de vue au profit des moyens à employer pour l’atteindre. La « méthode synodale », envisagée comme une fin en soi, est devenue l’objectif principal de ce synode. Ainsi, cette assemblée ne s’est pas saisie d’un certain nombre de points importants, et en particulier celui des fondements de la gouvernance.

Des deux sessions, on peut néanmoins retenir quelques enseignements.

Refus du débat

Tout d’abord, quand on donne la parole aux catholiques, ils la prennent. Le synode a donné la parole aux fidèles qui, pour une large part, l’ont prise, dans le cadre de la vaste consultation organisée en amont de sa préparation.

Ainsi, en dépit des inévitables édulcorations et reformulations auxquelles ont abouti les synthèses réalisées par les évêques de chaque pays, puis de chaque continent, la revendication d’une plus grande égalité entre les hommes et les femmes dans les fonctions ecclésiales est largement ressortie de cette consultation partout à travers le monde.

Mais, durant les assemblées générales du synode, nous avons assisté à un refus de principe du débat [le sujet du diaconat féminin a, entre autres, été exclu des discussions] comme méthode de fabrication de consensus par l’institution ecclésiale. Un refus servi par la notion de « conversation dans l’Esprit Saint » : il s’agissait de réduire l’espace du débat et de la confrontation constructive, perçus par le magistère de l’Eglise comme une atteinte à sa conception de l’unité, héritée dans ses modalités de l’Empire romain, par la volonté de Constantin.

Ces éléments sont caractéristiques du paradoxe que devait résoudre ce synode : l’Église catholique romaine, société organisée en ordres hiérarchisés, peut-elle coexister aujourd’hui dans une société civile dont le principe de base, désormais séculaire, est l’égalité des personnes, avec l’organisation sociale qui en découle ?

L’Église et la société civile fonctionnent selon deux modèles antinomiques. Une société d’ordres, organisée en deux castes séparées et hiérarchisées (clercs/laïcs), versus une société fondée sur l’égalité des droits, sans distinction entre les sexes, selon plusieurs caractéristiques :

– Une société d’ordres où la légitimité repose sur une onction sacralisante qui définit la caste supérieure (les clercs) versus une société où la légitimité repose sur la compétence ou la représentativité ;

– une société d’ordres où tous les pouvoirs, sacralisés, sont concentrés entre les mains des clercs versus une société civile organisant l’indépendance et la séparation des pouvoirs, qui a compris que seul le pouvoir limite le pouvoir, préalable indispensable pour combattre à la source les potentiels abus inhérents à toute société humaine ;

– une société d’ordres où l’unité est une donnée de départ, qu’il s’agirait de retrouver par la « conversation dans l’Esprit », versus une société où l’on construit ensemble un consensus par le débat et la confrontation institutionnalisés.

Une occasion manquée ?

Opérer des changements mineurs pour conserver à tout prix le statu quo : est-ce à cet exercice de modification des apparences que l’Eglise s’est livrée à travers ce synode ? Dans cette hypothèse, il s’agirait surtout de ne pas toucher au mode de gouvernance – « Le roi gouverne en son conseil » – sur lequel tout l’édifice ecclésial repose.

Certains canonistes l’ont bien compris ; ils essaient de trouver des limites à ce pouvoir sans partage des clercs, sans néanmoins jamais remettre en cause la primauté du clerc dans l’élaboration finale de la décision.

Ainsi, afin de limiter un arbitraire devenu manifestement de moins en moins supportable, ils semblent, sinon découvrir, du moins promouvoir la notion d’« avis conforme », qui oblige le décideur à prendre en compte l’avis de son conseil…

Mais l’Eglise institutionnelle refuse toujours de nommer et d’envisager le pouvoir pour ce qu’il est : la capacité à contraindre et à rendre cette contrainte acceptable et acceptée. Elle le nomme systématiquement « service » alors que l’esprit de service n’est qu’une modalité, certes souhaitable, dans la manière d’exercer le pouvoir. Cette confusion empêche toute réflexion sérieuse sur l’exercice du pouvoir et n’est pas sans rapport avec l’immense difficulté du système ecclésial à désigner et à lutter contre les abus de pouvoirs, y compris criminels.

Il s’agit donc de deux types d’organisations, fondées sur des bases radicalement différentes et difficilement compatibles ; peuvent-elles, aujourd’hui encore, cohabiter dans un même espace sociétal ? Telle est la question qui s’est posée à ce synode. Pourtant, c’est à la tradition ecclésiale, par la voix de Cyprien de Carthage [environ 200-258], que l’on doit ce sage principe de gouvernement : « Ce qui concerne tout le monde doit être débattu et approuvé par tout le monde. »

Ce synode des évêques aurait-il manqué une exceptionnelle occasion d’aggiornamento [mise à jour en italien] ? A l’heure où chacun demande à être acteur dans l’élaboration de la décision commune, une forme de plus en plus anachronique de l’Eglise peut-elle encore répondre à la fonction première de cette institution – l’annonce tangible de l’Évangile et de ses valeurs humanisantes – dans une société en pleine mutation ?

Paule Zellitch est théologienne et présidente de la Conférence catholique des baptisés francophones (CCBF). Guy Legrand est membre du conseil d’administration de ce réseau d’associations qui milite contre le cléricalisme.

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2024/11/1718/11/2024¶

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