« La personne commence à oublier de plus en plus souvent des événements récents, tout en gardant une très bonne mémoire des souvenirs anciens. »
Je crois percevoir cet oubli et ce réflexe de revenir à des représentations et des pratiques anciennes dans certains endroits de notre Église et chez certaines personnes, pas nécessairement vieilles (au contraire) ! Cela me rappelle une phrase que j’ai prononcée il y a plus de 10 ans : « sous prétexte d’innover, ils reprennent dans les vieilleries. »
Le concile Vatican II : oublié ! (ou inconnu ? car les souvenirs ne remonteraient pas jusque-là ? )
Oublié que l’Église se doit de « faire conversation » avec le monde. Oublié que les chrétiens (les catholiques entre autres) ne possèdent pas la vérité et n’ont aucune leçon à donner aux autres … mais seulement - et humblement - le Christ à offrir ! (cf. la lettre pastorale de notre évêque § 26 et 78 - novembre 2022… et sa méditation le 4/02/2024 en présentant les orientations diocésaines).
Oublié que la mission est « sortie » vers nos contemporains et ceci, sans aucun prosélytisme ou esprit de ‘conquête’ !
Oublié que nos contemporains cherchent eux aussi le sens et le goût de la vie ... et pas nécessairement du côté de la foi chrétienne… et que nous avons alors mille choses à partager tant au plan des convictions qui nous animent, que des interrogations pour avancer vers un monde qui soit habitable et respirable pour tous … alors que nous voyons de plus en plus une minorité qui en profite cyniquement et trop de gens qui s’appauvrissent et désespèrent. Oublié alors que le premier terrain du témoignage des chrétiens est l’engagement fraternel aux côtés des autres, sans prétendre être les meilleurs.
Oublié que nos autres frères chrétiens ont leur part de vérité et que nous n’avons pas à nous méfier d’eux, des protestants entre autres (cf. récente conversation où des chrétiens sont pressés de préciser que nous sommes d’abord ‘catholiques’).
Oublié que nous avons d’abord à avoir en haute estime nos amis qui ont d’autres religions : ils cherchent eux aussi à avancer dans leur relation à Dieu et la fraternité humaine (pas tous, bien sûr … nous le déplorons dans toutes les religions, dont la nôtre). Oublié que la première attitude à leur égard n’est pas de les « convertir » … mais d’œuvrer en commun « pour la fraternité humaine » (cf. texte sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune - Pape François et Grand Imam d’Al-Azhar Ahmed Al Tayeb), ce qui n’empêche pas de discuter aussi de ce qui nous différencie.
Oublié que, même agnostiques ou athées, certains nous attendent pour apporter notre musique à ce monde si compliqué à construire ! Il y a pourtant de beaux partages si nous manifestons que nous les attendons, nous aussi et si nous les écoutons et si nous acceptons - sans récupération - de collaborer avec eux sur les chantiers humains d’aujourd’hui ( cf. J.-C., ancien responsable d’un conseil citoyen, athée, qui nous a souvent dit à nous, les chrétiens : «continuez à faire ce que vous faites.» )
Oublié qu’en christianisme, il n’y pas d’un côté une sphère du « sacré » et de l’autre du « profane » … mais, venant du Christ, il y a l’appel à la « sainteté » de la part de ce Fils de Dieu qui choisit de s’incarner dans notre monde … et qui nous rappelle que, devant Dieu le Père de tous, toute vie est à respecter et à servir parce que « sacrée » ! Nous aurions à revisiter ces mots.
Oublié certains jours que, dans la vie chrétienne, la Parole de Dieu est centrale dans toute célébration.
Oublié que depuis Vatican II, le service de la Parole est l’axe premier du ministère des prêtres, qui ne sont pas que des présidents de célébrations liturgiques ou des « druides ». Ce service de la Parole se doit aussi de donner la parole aux chrétiens qui ont autant de choses intéressantes à dire sur leur accueil de la Parole.
Oublié que le premier mot du Christ dans l’Évangile est l’amour de Dieu pour chaque être, sans jugement : de ce point de vue, même si notre Église fait des efforts, il y a encore trop d’homophobie.
Oublié que nos contemporains et nous-mêmes avons besoin des mots d’aujourd’hui pour prier et parler de la foi (et je ne parle pas seulement des chants latins dont certains, en fait, sont en grec !) Il y a une grande inconscience quant au vocabulaire liturgique assez souvent ampoulé et incompréhensible (cf. certaines oraisons qui procèdent d’un vieux vocabulaire non revisité depuis longtemps), ce qui ne permet pas de prier … ce qui fait que certains quittent l’assemblée estimant que tout est de plus en plus figé.
Oublié ! … ou jamais su ?
Alors, on se raccroche à ce qu’on croit être des certitudes d’un certain passé : celles qui forcément doivent marcher ! Peu importe que nos interlocuteurs ne comprennent rien … et, de toutes façons, avec cette ‘maladie’ (Alzheimer), on a de moins en moins d’interlocuteurs. Chez certains, la tentation est de s’isoler et, peu à peu, survient même une certaine agressivité, parce qu’ils ont l’impression qu’ « on ne nous aime pas » et même qu’« on nous en veut » ! Certitudes du passé qui sont rarement revisitées et sur lesquelles certains ont peu de formation, parce qu’ils sont habitués à recevoir ce que des gens officiellement plus formés qu’eux viennent leur « enseigner » ( en général, des prêtres, mais pas n’importe lesquels : c’est eux qui ’savent’… avec, en face, des attitudes finalement infantiles : « nous n’avons pas à penser, puisque d’autres ont le savoir ». )
Alors, on se réfugie dans un rituel qui, lui, est censé marcher ! Rituel que certains ont d’ailleurs parfois de la peine à habiter … mais il suffit de répéter ce qu’il y a dans le livre ! Même si on sait que certaines phrases procèdent d’une théologie d’avant Vatican II, qui sature le langage liturgique d’une vision sacrificielle et qui place le ministère du prêtre d’abord en face du peuple de Dieu … place que certains occupent allègrement en prononçant des homélies accusatrices et souvent moralisatrices.
Alors on gomme tout ce qui pourrait dépasser : au nom de la « communion » des chrétiens, on évite toute allusion aux discussions sur l’immigration. Certains chrétiens estiment que Église verte et le CCFD-Terre Solidaire, « c’est bien trop politique et qu’il ne faut pas trop en parler » (heureusement, on en parle) … Un communiqué des responsables des Églises chrétiennes de France appelant au cessez le feu à Gaza serait impubliable « parce qu’il peut déclencher des turbulences » ! À propos des organismes ou associations d’entraide, plutôt que de solidarité, il faut parler de ‘charité’ (sans voir l’ambiguïté de ce mot et son histoire) alors que, devant les inégalités, il est nécessaire de parler aussi des causes et de les combattre et donc promouvoir plus de justice ! Où va-t-on si nous ne regardons pas en face ces défis sociaux, internationaux et écologiques qui sont fondamentaux pour l’avenir de notre planète ?…
Alors, on revient à une Église cléricale, oubliant que l’Église est peuple de Dieu et que les ministères sont un service ... et même qu’ils pourraient eux être confiés aussi à d’autres personnes, femmes ou hommes, mariés ou pas… puisqu’on a refusé - comme d’autres institutions - de regarder en face la question du ‘numerus clausus’ … sans parler d’une véritable place des femmes dans les responsabilités et les ministères en Église, y compris les ministères ordonnés.
Alors, on oublie qu’une Tradition ne peut être qu’inventive, sinon elle devient un cimetière ! (1) Que nous dit la Tradition chrétienne depuis 20 siècles, sinon qu’elle a sans cesse évolué, cherchant à vivre dans son siècle tant bien que mal, avec des belles avancées … et des reculs et des blocages …. et des dynamismes nouveaux retrouvant le sel de l’Évangile : évolution perceptible dès le jour où l’apôtre Paul s’est ouvert aux ‘païens’.
Et surtout on se prive de l’expérience de la joie à vivre une Église de plein vent, à vivre des partages qui deviennent même partages de foi (au sens large des différentes spiritualités ou au sens précis de la foi chrétienne)… La joie de l’Évangile ne se raconte pas d’histoire et se partage humblement ou, même certains jours, balbutie ! En mémoire, ces partages au fil des relations avec des gens qui sont à la porte de notre Église (mais dehors) … et ces partages récents avec des gens qui nous interrogent sur notre foi en Dieu. En mémoire ce que des femmes nouvelles catéchumènes disent de leur désir de rencontrer un Dieu qui les « respecte » et qui les « rend libres ». En mémoire aussi ce que des gens vivent sur le terrain en lien avec les pôles Solidarité et bien des associations. Et on se prive de la joie à vivre une certaine créativité en liturgie pour permettre vraiment de prier ensemble … et d’écouter des paroles plurielles dans le partage de la Parole de Dieu.
Heureusement, tous n’ont pas oublié ! Et je ne désespère nullement !
Alors relisons et retravaillons les textes essentiels du Concile Vatican II (auxquels , en fait, mes réflexions font allusion assez clairement ) … et aussi l’encyclique de Paul VI sur le Dialogue (Ecclesiam suam) et des textes plus récents, notamment ceux de François : La Joie de l’Évangile, Laudato si', Fratelli tutti ...
Ceci sans prétendre qu’avec ceux avec lesquels nous faisons Église plus facilement, nous ayons raison sur tout. Car nous avons souvent conscience de ne pas être à la hauteur des enjeux du témoignage aujourd’hui ! Ceci sans prétendre que ce qui est « ancien » est forcément dépassé et ce qui est « nouveau » est forcément plus pertinent … La question pour l'avenir de l'Église (avec ses différents ‘archipels’ comme dirait J. Fourquet) est que les différentes sensibilités et options acceptent de se confronter, sans laisser croire que certains auraient raison contre d'autres : mais cette confrontation est finalement assez rare, même en Équipe d’Animation Pastorale … Est-ce que les nouveaux conseils paroissiaux missionnaires vont vraiment la favoriser ?
Un prêtre - le 28 mars 2024
(1) à moins que vous ne préfériez une citation de Gustave Malher : « La tradition n’est pas le culte de la cendre, mais la préservation du feu » (citation qu’aimait bien Alexis Gruss !)